Interview
PAUL RENAUD

Encore à l'aube de sa carrière aux USA, le dessinateur Paul Renaud s'est pourtant déjà fait fortement remarquer pour son style élégant et accrocheur. A l'occasion de la sortie de son one-shot "Red Sonja : Vacant Shell", il revient sur son statut d'artiste français de comics.

- Hello Paul ! Merci d'avoir accepté cette interview.
La reconnaissance venant, j'imagine que tu dois t'habituer à l'exercice ?
Bonjour à toi et à tes lecteurs! Habitué, c'est beaucoup dire. Mais j'ai dû donner plus d'interviews que publier des comics pour l'instant. C'est un peu atypique, voire un peu gênant tout de même.

- Commençons par les formalités d'usage : Paul Renaud, sa vie, son oeuvre, son temps...
Eh bien j'habite dans le sud de la France où je suis né (en 1975), et je vis de mon dessin depuis 7 ou 8 ans (j'ai du mal avec les dates).

- Tu avais déjà réalisé quelques travaux en Europe, mais tu t'es fait remarquer aux USA avec ton travail sur "Cavewoman", une série indépendante qui a bénéficié d'un excellent bouche-à-oreille. Coup de chance ou plan de carrière prémédité ?
Coup de chance total. En fait j'avais seulement travaillé sur une BD pour un éditeur français. J'ai dû réaliser plus des 3 quarts du premier album (scénario et dessin) quand l'éditeur a mis fin au projet. Il a été question un moment qu'on reparte ensemble sur un projet qui lui convenait mieux, mais je n'ai pas trouvé l'énergie de me relancer là-dedans. Par la suite je me suis consacré aux boulots d'illustrations, aux commandes de collectionneurs. Je crois que j'aurais pu végéter longtemps comme ça tellement j'étais traumatisé par ma première mauvaise expérience. Les dessinateurs débutants sont très fragiles en général.

Le hasard a fait qu'on me propose un premier comics de Cavewoman, que j'ai fait un peu comme une blague... sans vraiment me prendre au sérieux. Le comics s'est plutôt bien vendu et a suscité pas mal d'intérêt de la part des lecteurs de la série (si j'avais su, je me serais plus appliqué!).


En exclu, une couverture encore inédite de Red Sonja

- C'est assez paradoxal, non, d'être plus connu en France pour ton travail sur des comics US ?
Oui, c'est assez spécial. Mais cela dit, j'ai toujours eu plus d'atomes crochus avec les lecteurs de comics du fait de mes influences et lectures d'enfance. Je lisais énormément de revues LUG/Semic.

- On dirait par contre que tu n'as eu aucun problème à t'adapter à la méthode de travail américaine.
C'est encore trop tôt pour le dire, mais j'apprécie beaucoup l'encadrement et le sérieux des editors américains. J'avais vraiment besoin de ça pour me remettre le pied à l'étrier. Les délais sont rudes, mais c'est aussi très stimulant de se voir faire autant de pages à ce rythme.

- De façon plus générale, les Français ont la côte en ce moment dans les comics, et plus particulièrement chez Marvel. Olivier Coipel, Aleksi Briclot, Phil Briones et toi êtes en train d'apporter un vent gaulois chez l'Oncle Sam !
Il y a aussi Stéphane Roux sur les couvertures de Birds of Prey, et Pierre Alary qui a fait une histoire pour Spider-Man Family. C'est vrai que c'est amusant de voir cette nouvelle vague.


Ariel Lewis, premier projet BD (inachevé) de Paul

- D'après toi, les éditeurs US voient-ils en ce phénomène une simple touche marketing "exotique" ou un véritable apport artistique ?
Un peu des deux sûrement. Peut-être y-t-il un calcul qui consiste à faire bosser des auteurs Européens pour sensibiliser le public franco/belge aux comics. Les ventes de Comics en Europe sont devenues très significatives depuis que le marché américain s'est considérablement réduit.

Cela dit, je sais que certains editors de Marvel sont très ouverts à ce qui se fait en France. Ils aimeraient bien orienter leur marché vers quelque chose de comparable à ce qu'on a ici : des livres en librairie. C'est pour cela qu'ils multiplient les intégrales Trade Paperbacks, couvertures dures et tout. C'est un nouveau marché qui commence à prendre. Les auteurs français ont une approche de la BD qui convient bien à ça. L'approche de la narration en France est plus axée sur le livre complet (même au sein d'une série) alors que la tradition US va vers la série à suite; c'est juste un épisode. L'investissement du dessinateur européen est différent en général...surtout dans le cadre d'une BD au dessin réaliste. Il veut que son bouquin vaille le coup pour le lecteur qui a déboursé ses 12 euros. Il bosse son découpage, ses décors, ses couleurs. Je crois qu'inconsciemment, c'est ce que recherchent les editors US.

Certains artistes US du moment sont très influencés par cette façon de faire de la BD. C'est le cas de Bryan Hitch par exemple. Son investissement est celui d'un artiste travaillant sur une BD en France.

Quand j'ai été approché par Marvel, je m'attendais à ce qu'ils me proposent de travailler à l'américaine...alors qu'en fait ils sont plus intéressés par me voir faire mon truc : le dessin et la couleur avec l'investissement que je mettrais dans une BD européenne, quitte à me laisser beaucoup plus de temps pour le faire.

Les scénaristes de comics sont aussi très demandeurs. Il faut savoir qu'ils sont souvent assez fans de ce qui se fait ici.

- Et de ton côté, vois-tu les comics comme un aboutissement ou un tremplin à une carrière plus européenne ?
Tant que je m'amuse à faire ce qu'il me plait, peu m'importe où je le fais. J'ai la chance d'avoir un style qui convient aux deux marchés. Je privilégie maintenant les relations de travail avec tel ou tel éditeur plutôt que l'El Dorado des grosses offres. C'est la seule leçon que j'ai retenue de ma courte carrière!Je travaillerai certainement un jour avec un éditeur français si le projet me plait.Faire un peu des deux me conviendra parfaitement. Le seul vrai aboutissement que je recherche, c'est la liberté de faire ce que j'aime.

- Ton "Red Sonja : Vacant Shell" vient de sortir. Une étape importante pour toi, non ?
C'est ce que je me disais avant... mais en fait je suis tellement dans le truc suivant que j'ai du mal à regarder ce Red Sonja. Je me dis toujours que le prochain sera l'étape importante!
Mais aux yeux des gens qui suivent mon travail depuis longtemps, oui c'est une étape importante. Alors ça compte.

- Le scénario, s'il reste rythmé et divertissant, s'inscrit néanmoins dans un certain classicisme de l'heroic fantasy. Te considères-tu plus comme un raconteur d'histoire "linéraire" (au sens noble du terme), ou aimerais-tu tenter des approches un peu plus expérimentales de la narration ?
C'est une question intéressante.
Oui c'est très classique comme histoire. Rick Remender, le scénariste, avait soumis 3 propositions d'histoires. Dynamite a choisi la moins "barrée" des 3 à mon grand regret.

Mon approche à moi, en tant que dessinateur, se veut classique. On m'a engagé pour dessiner Red Sonja. C'est le personnage et son univers qui priment sur mes envies. J'ai conscience que les gens achètent le comic pour le personnage et non pour moi. Mon travail dans ce cas est de servir le plus possible l'histoire, de l'enrichir autant que possible, et non pas de me mettre en avant. Si je devais dessiner la série sur une plus longue durée, je me sentirais sûrement le droit de tenter des choses plus expérimentales au niveau de la narration. Mais dans le cadre d'un one-shot qui se veut classique, je trouverais ça presque grossier de prétendre imposer mes expérimentations aux lecteurs.

Pour faire plus court, mon approche est surtout déterminée par la nature du projet.

- Ton graphisme est très fin et délicat, et ce genre de style léché devient de plus en plus apprécié dans les comics (je pense à Dodson, Cho, Cassaday...). Cela doit être dur de jongler entre perfectionnisme et respect des deadlines.
Je trouvais que ça collait bien avec l'univers d'heroic fantasy de Red Sonja. Je me suis replongé dans mes Prince Vaillants. C'est vrai que pour l'instant les projets sur lesquels j'ai travaillé demandent ça. Mais ça me plaît aussi d'aller vers une technique plus rapide et moins illustrative.
Et puis sur Red Sonja, je n'étais pas sûr de pouvoir participer à la mise en couleur, du coup j'ai préféré travailler le noir & blanc de sorte à "sécuriser" le visuel que je voulais, par la suite, je me suis plusieurs fois heurté au fait que ça me limitait au niveau de mon travail de la couleur, ce qui est assez ironique!

Pour ce qui est du perfectionnisme, j'ai dû me faire une raison vers la fin et me presser sur quelques pages pour avoir le temps de soigner le final. Il faut savoir respecter ses délais et accepter que certaines choses ne soient pas aussi bien qu'elles pourraient. Oui c'est assez dur.

- Sans compter que tu t'investis aussi dans la mise en couleur de tes planches.
Oh oui. La couleur est presque l'étape la plus importante à mes yeux. Dès le début, il a fallu mettre la main à la pâte pour qu'on se comprenne avec Chris Chuckry sur l'ambiance colorée que je voulais. J'ai retravaillé les 4 premières pages pour aider Chris. Par la suite, il m'a demandé de réaliser le plus de pages possible pour l'aider à tenir les délais. Chris est un excellent coloriste, mais il était surchargé de travail à ce moment là. Il aimait mon approche sur ces couleurs mais ne parvenait pas trop à y coller (sur ce projet). Mais il m'a dit avoir beaucoup apprécié l'expérience de travailler dans le style d'un autre.

Au final, j'ai du faire 7 ou 8 pages tout seul, et je suis repassé plus ou moins lourdement sur la totalité des pages. J'ai du travailler dur sur ces couleurs, et plutôt dans l'urgence.


Couleurs retouchées d'une planche de "Vacant Shell"

- A propos, "wich side are you on" : Photoshop ou Painter ?
Photoshop. Je suis très à l'aise avec le logiciel, et je ne vois pas ce que je pourrais demander de plus en terme d'efficacité. A moins que Painter permette d'aller plus vite...? Mais je ne l'ai jamais entendu dire.

- En tout cas, le plaisir et le respect du genre transpire à chaque page. Cela présage du meilleur pour la suite.
Je te remercie. Je trouve que c'est intéressant de travailler sur des personnages existants pour cela : ils ont un passé, une intégrité, et ils évoluent dans un genre. Il est parfois intéressant de transgresser tout cela pour faire avancer les choses, comme Moore, Miller ou Chaykin ont pu le faire en leur temps, mais je trouve qu'on vit une époque où la transgression scénariste est devenue monnaie courante.

Il me semble que le respect du genre devrait être un réflexe, puis, si le terrain est approprié et les idées vraiment porteuses pour la suite, alors pourquoi pas transgresser...mais la transgression abusive du genre est devenue la nouvelle norme, aussi monotone est répétitive que l'était le classicisme d'antan.

- A ce sujet, je sais que tu admires le travail de Raymond Poivet (dessinateur des "Pionniers de l'Espérance"). Etais-tu fan de l'école "Vaillant"/"Pif Gadget", qui lança quand même en France les carrières d'artistes phares comme Pratt, Gotlib ou Mandryka ?
En fait non, je n'ai jamais lu Pif ou Vaillant quand j'étais plus jeune. J'ai découvert Poivet bien plus tard, par le biais d'artistes américains que j'aimais tel qu'Alex Raymond ou Al Williamson. Raymond Poivet était dans cette mouvance de dessin réaliste-romantique... tout comme Paul Gillon que j'adore aussi.

- Il est assez remarquable d'ailleurs de voir dans leurs interviews que nombre d'artistes anglo-saxons admirent des dessinateurs européens, alors que l'inverse est bien plus rare : le monde de la BD franco-blege reste quand même encore très élitiste.
C'est vrai, mais c'est peut-être plus un problème d'époque. Les comics de Milton Caniff, Hal Foster, Alex Raymond ou même Will Eisner ont profondément marqué plusieurs générations d'artistes. Jijé, Giraud, Pratt, Rossi... Dans les années 70, les auteurs de BD français découvraient la vague des Neal Adams, Wrightson & co avec envie. C'est vrai qu'il pouvait y avoir une certaine condescendance par rapport à l'univers un peu adolescent dans lequel évoluait le marché des comics. Mais stylistiquement, je crois que beaucoup d'artistes franco-belges avaient conscience de l'énergie qu'apportaient les nouvelles générations de dessinateurs US. Par la suite sont arrivés les Miller, Sienkiewicz, McKean, Mazzuchelli, Mignola et les autres...et le regard a commencé à changer. Puis est arrivée l'énorme influence des mangas.

Aujourd'hui cet élitisme s'accroche à la tradition du travail bien fait de la BD franco-belge ; on peut d'ailleurs se demander si c'est encore justifié, globalement. Mais l'imperméabilité des influences n'existe plus à mon sens. Les nouvelles générations de dessinateurs franco-belges sont influencées par Walt Disney, Mignola, Frank Miller, Alex Toth, Bruce Timm, J. Scott Campell, Miyazaki, par les mangas en général.

- Est-ce là justement pour toi l'attrait des comics, qui à l'image des mangas a su rester un art relativement "populaire" ?
Malheureusement les comics ne sont plus si populaires que ça dans leur pays... mais pour répondre à ta question, oui, j'aime bien l'humilité des comics. J'aime l'idée de me mettre au service des personnages et de leurs genres, et cela presque anonymement.

Je suis assez adepte de la formule du "serial" américain. J'ai grandi en lisant ces comics mensuels, vite faits, privilégiant l'efficacité. Une continuité narrative s'étalant sur des mois ou des années à raison d'un épisode par mois permet de faire des choses incroyables. Le rythme qui s'installe est unique. Le lecteur vit les aventures avec ses héros. Je ne sais pas si les lecteurs de franco-belge ressentent le même attachement à leurs personnages... je crois que c'est en partie dû à cette formule particulière.

- Au delà de ta carrière, te verrais-tu vivre aux USA ?
Non, je n'aimerais pas y vivre. Peut-être y passer un an, pour l'expérience.

- Notre première rencontre a eu lieu au "Lille Comics Festival" de 2006. Apprécies-tu ce genre de rencontre avec ton public ?
Oui, c'est très amusant de rencontrer autant de gens en même temps. Et puis j'aime bien faire plaisir, alors j'essaye de faire des dessins à tout le monde et en général les gens apprécient cet effort. Vraiment, c'est très sympathique.

- Plus précisément, tiens-tu compte des remarques que peuvent te faire les lecteurs sur ton style, ou travailles-tu selon ton seul feeling en préférant voir comment ce sera perçu ?
C'est difficile à dire. Je crois que je tiens compte de ce qu'on me dit. C'est une sorte d'indicateur de la façon dont est perçu le travail. Mais en fait, ces questions là sont en mouvement perpétuel dans ma tête, et il ne m'est jamais arrivé qu'on me fasse part d'une observation que je n'ai pas déjà constatée moi-même.

Mais dans l'ensemble, les lecteurs fonctionnent par analogie avec les styles des artistes qu'ils connaissent. Ca me plaît assez de parler de mes influences avec les gens. Par contre je suis souvent triste de constater que seuls les plus populaires sont cités ou reconnus. On s'arrête vite à un ou deux noms en pensant avoir fait le tour.
Et bien sûr, comme j'ai surtout dessiné des filles dans les comics jusqu'à présent, on me parle d'Adam Hughes, souvent de Frank Cho (qui n'est pourtant pas une influence puisque que je l'ai découvert bien plus tard). Adam Hughes par contre m'a vraiment influencé dans la façon de dessiner les personnages, au même titre que ces autres artistes que les gens voient moins. Plus personne (ou presque) ne me parle de Dave Stevens, Steve Rude, Alan Davis ou Al Williamson, alors qu'ils sont les vraies influences fondamentales de mon style de dessin. Adi Granov travaille dans un style ultra réaliste, avec des dessins en gris, au lavis...et tout le monde lui parle de Travis Charest, à son grand agacement, comme si c'était une influence évidente. Adam Hughes était tout le temps comparé à Dave Stevens à ses débuts. C'est comme ça que fonctionnent les gens. C'est normal. Donc il faut aussi se méfier de la perception des lecteurs qui ont vite fait de vous limiter à un certain type de travaux.

Pour résumer, un ami dessinateur m'a écrit récemment que le jour ou je ferai une BD sans une seule fille canon, tout le monde dira: quelle évolution dans son style!

- En restant sur les relations avec les lecteurs, tu bénéficies d'un important capital sympathie, notamment grâce à ta présence sur Internet et les forums.
En fait je fréquente assez peu de forums. Mais je suis souvent sur Buzzcomics et bien sûr sur le forum US qui m'est consacré. C'est vrai que j'aime bien bavarder avec les autres fans de comics sur Buzz. Je m'y suis fait quelques copains. Mais je reste quand même un peu distant des forums en général parce que ça pend beaucoup trop de temps, Je ne sais pas comment fait Mike Wieringo pour être présent sur autant de forums, et pourtant livrer son travail dans les temps!!

- Question classique mais incontournable : quelle serait le personnage ou la série que tu rêverais de dessiner ?
Flash Gordon.

- Question plus vache : que tu détesterais dessiner ?
Largo Winch.

- Dans son interview ici même, Becky Cloonan a adoré mes questions idiotes. Tu aimes qu'on te pose des questions idiotes en interview ?
J'imagine que ça dépend de la question ! (rires)

- En même temps, j'avoue que je n'ai pas préparé de question idiote pour ton interview. C'est idiot, non ?
Ne sois pas trop dur avec toi-même. Moi j'ai trouvé qu'il y en avait quand même pas mal des questions idiotes dans cette interview. Bel effort!
Je plaisante, hein?!

- Ouf ! Pour finir, quelques news sur tes projets à venir ? Un mega-scoop à annoncer ?
Malheureusement, non. Je ne peux pas parler de mes prochains projets avant qu'ils ne soient publiquement annoncés. C'est dans le contrat. Je peux te dire que je ferai d'autres comics chez Dynamite pour l'année qui vient. Une nouvelle série, puis sûrement un cross-over avec Marvel. Ensuite ce sera le moment de travailler sur quelques projets Marvel dont on a discuté, et une série en creator owned avec le scénariste Rick Remender.

- Voilà qui annonce un emploi du temps chargé ! Merci à toi pour nous avoir consacré de ton temps, et à très bientôt dans les comics !
Merci pour l'intérêt que tu portes à mon travail! A bientôt.

Interview réalisée en mai 2007 par Aurélien G.
Retrouvez les travaux de Paul Renaud sur son site www.paulrenaud.com