Pilier de "2000ad" et des comics Vertigo ("Invisibles"), Chris Weston est un artiste hétéroclite qui a aussi effectué des passages remarqués sur "Authority", "Fantastic Four" ou "Ministry of Space". Discret mais à la carrière pourtant bien remplie, il accepte de revenir sur sa pièce maitresse, "The Filth", à l'occasion de la sortie de cet album en France.
- Hello Chris ! En France, ton travail reste encore assez méconnu. Pour tes débuts de carrière, tu avais pourtant fait très fort : ton premier travail professionnel était le cultissime Judge Dredd ! Pas trop de pression pour le "petit jeune" que tu étais ?
Et comment, c'est ce qu'on appelle être mis dans le bain ! J'étais à cent lieux d'avoir l'expérience nécessaire, et ça se voit dans les pages horribles que j'ai produites à l'époque. Je n'étais vraiment pas prêt à dessiner Dredd ou tout autre comic à un niveau professionnel, et j'ai failli tout abandonner la première fois que j'ai vu mon travail imprimé. Pour d'obscures raisons, j'ai quand même continué... et peu à peu, j'ai commencé à m'améliorer. Je rougis encore à chaque fois que je repense à ces premiers Judge Dredd que j'ai dessinés, la honte ! C'est comme si j'avais l'impression d'avoir personnellement déçu John Wagner (ndlr : le créateur du personnage)... C'est d'ailleurs pour ça que j'ai été heureux de revenir sur Dredd il y a quelques années pour illustrer l'histoire "SIX" dans le Megazine. C'était ma façon de m'excuser auprès de Mr Wagner.

- On le disait donc, tu étais un régulier de "2000ad", qui fut et reste encore aux UK ce que fut à l'époque "Metal Hurlant" ici : la référence de la bd adulte et iconoclaste ! C'est étonnant de voir que 30 ans plus tard, le mag tient toujours la route !
Je voue un culte à "2000ad"!... mais même si je suis ravi qu'il continue toujours, j'avoue une préférence pour les plus anciens strips en noir et blanc, à l'époque où on aurait cru que le magazine était imprimé sur papier toilette ! Quand même, quand on voit les artistes qui ont émergé à l'époque : Bolland, McCarthy, Gibbons, O'Neill, Leach, Kennedy... Vraiment, c'étaient les meilleurs !
- C'est là-bas que tu as rencontré Mark Millar. Est-ce vrai qu'il a été ta porte d'entrée dans les comics US ?
Oh oui, même si Mark ne m'a pas encore réclamé le premier nouveau né que je lui avais promis pour m'avoir introduit chez les Yankees ! (rire) Sérieusement, je repense à cette époque avec un peu de nostalgie... Mark, Grant Morrisson, Steve Yeowell et moi formions un groupe de jeunes arrivistes ambitieux et irrévérencieux... Nous partagions les mêmes bagages aussi bien sociaux que créatifs. Et regardez dans quelle déchéance Mark et Grant sont tombés depuis ! Comme les Beatles qui se séparent ! (rire)
- Aujourd'hui, on te découvre enfin vraiment en France avec "The Filth", dont la sortie ici est un événement. Heureux ?
Absolument ! Je me suis tellement investi dans cette série que je lui souhaite vraiment d'avoir la plus large audience possible.

- Le moins qu'on puisse dire, c'est que "The Filth" soit original et même... déconcertant ! On a même du mal à croire que de telles idées puissent sortir d'un cerveau humain !
"The Filth" vient d'une "zone d'ombre". Je pense que Grant l'a vu comme une opportunité d'évacuer tout un tas de névroses merdiques qui lui pourrissaient la vie. Le livre était un outil littéraire pour purger le subconcient de Grant de tout ce qui l'encombrait. C'était donc supposé être un regard iconoclaste, émacié et sombre sur la vie... Et la plupart des dangers que rencontre Greg (le personnage principal de la série) sont issus d'histoires à sensation sorties droit des journaux anglais : surpopulation, contrôle social, état policier, nanotechnologie, pornographie, chasse aux sorcières pédophiles, jeunesse détraquée... Tout y passe !
- L'intrigue est tellement complexe que même le traducteur de la série a du s'arracher les cheveux ! C'est facile de visualiser les scénarios de Morrisson ?
En un mot : NON ! Je passais au moins une demi-heure à me taper la tête sur le bureau après avoir lu chaque nouveau script de Grant ! (rire) Je n'avais aucune idée d'où il voulait en venir avec son intrigue, mais je savais quelle imagerie il avait en tête. Emotionnellement, je comprenais ce que Grant essayait de capter, même si le scénario en lui-même me laissait perplexe.
- Un élément m'a interpellé dans la série : contrairement a d'autres oeuvres "fortes" ou l'univers du dessinateur ou du scénariste prend souvent le pas sur l'autre, ici on se retrouve avec un équilibre presque parfait. On ne saurait dire en voyant certaines représentations visuelles qui a eu l'idée de quoi.
Merci ! C'est rare de prendre en compte ce genre de contribution. C'est sûr que si je lance une recherche internet, j'aurais 10 fois plus de résultats sur "The Filth de Grant Morrisson" que sur "The Filth de Chris Weston"... mais la série a été une vraie collaboration, et n'aurait pas existé si je n'avais pas accepté de la dessiner. Même le héros, Greg, est un amalgame visuel de Grant et moi. En fait, Grant a même intégré plusieurs détails de ma propre vie dans le personnage, comme la mort de son chat et la bande de jeunes qui se rassemble devant chez lui... des événements que j'avais expérimentés et racontés à Grant.
- L'univers de la série est si foisonnant que ça a dû être titanesque à dessiner, non ?
J'ai vécu avec et pour ce livre ! Dessiner des comics, c'est un peu comme appliquer les methodes "actor's studio" : il faut se fondre dans l'esprit de vos personnages. Et encore plus quand on utilise de nombreuses références photographiques comme je le fais. Il faut placer les bonnes expressions, trouver les bons vêtements, et percevoir le langage gestuel de chaque personnage. J'ai aussi utilisé mes propres maison et rue comme modèles pour celles de Greg. Visuellement, je voulais donner l'impression de traverser une sorte de "mauvais trip d'acide des 70's". C'est pour ça que j'ai inséré tous ces papiers peints hideux des années 70 dans l'appartement de Greg. Je voulais que tout dans le livre semble se décomposer ou tomber en pièces. Comme -du moins je le présume- la plupart des événements de l'histoire sont en fait les hallucinations d'un homme rendu fou par la solitude... Sa vie misérable se désintègre et repasse devant ses yeux à l'approche de sa mort prochaine par overdose.
- Je sais que tu as du mal à laisser d'autres personnes intervenir sur la finalisation de tes dessins. La collaboration avec l'encreur Gary Erskine (qui est aussi un excellent dessinateur) s'est bien passée ?
Oui, Gary a fait un très bon travail sur "The Filth", sa contribution à la série ne doit pas être sous-estimée. En fait, je n'aurais pas pu finir à temps sans son aide. Mais c'est vrai que j'aimerais bien m'encrer de nouveau moi-même, un de ces jours...
- Je ne gacherai pas la surprise, mais dans le premier épisode, il y a une scène de douche un peu..."spéciale". Une vision capillaire simplement traumatisante ! Morrisson est VRAIMENT un type bizarre, non ?
En fait, et ceux qui l'ont déjà vu en photo le savent, Grant est, disons... capillairement handicapé ! C'est probablement pour ça qu'il aime les héros chauves, comme King Mob ou Greg Feely. Il me fait peur. Entre son incompréhensible accent écossais, son crâne chauve et son regard torve... il est plutôt intimidant ! (rire)
- En tout cas toi, tu caches bien ton jeu : il faut au moins être fou pour dessiner des visions pareilles !
Mon credo en tant qu'artiste : "dessiner des trucs bizarres de façon réaliste !" (rire)
- Finissons sur "The Filth". En ce moment c'est la mode des adaptations de comics au cinéma. Qui verrais-tu pour réaliser "The Filth : the movie" ? Et comme acteurs principaux ?
Ah, ça j'y ai déja pensé ! Dans un monde parfait je le dirigerais moi même et Greg Feely serait interprété par Sean Pertwee. Sinon, je verrais bien Edgar Wright et Simon Pegg ("Shaun of the Dead") l'adapter, et jouer sur l'aspect comique. Terry Gilliam en ferait probablement un excellent film, mais je ne sais pas si ça plairait au grand public... et j'imagine ça comme un carton au box-office, pas comme un film d'art et d'essai. Alfonso Cuaron serait peut être le meilleur compromis à ce niveau, avec Daniel Craig en Greg et Joaquin Phoenix en Spartacus Hughes... ce serait énorme !

- J'aimerais qu'on aborde ton style. Il me rappelle ceux d'artistes comme Dave Gibbons, Brian Bolland ou Paul Gulacy, des artistes au style relativement classique mais avec des bases solides, et qui l'air de rien savent tout dessiner. Te reconnais-tu dans cette description ?
Bolland et Gibbons ont toujours été des inspirations pour moi... mais aussi Jean "Moebius" Giraud, Jesus Blasco et Don Lawrence. J'admire et envie la clareté de leur narration, et leur portraits authentiques des personnages et des situations. Je crois que cette approche m'a bien servi sur "The Filth" : prendre les idées les plus irréalistes et saugrenues et le retrancrire de la façon la plus réaliste possible. Je pense que ça a rendu l'histoire un peu plus simple à suivre.
- Tu as collaboré avec la fine fleur des scénaristes UK : Millar, Morrisson, Ellis. Et "2000ad" a vu l'emergence d'artistes comme Bisley, Jock, Bolland... et toi ! Penses-tu qu'il y a vraiment une "école anglaise" des comics ?
Je pense que nous sommes généralement plus anarchiques, anti authorité, irrévérencieux et cynique que les Américains. Vivre sur ce gros caillou gris et pluvieux -qui fut un temps un leader mondial, et maintenant attend sans but que le temps passe- a ce genre d'effet sur les gens ! (rire)
- En France les créateurs anglais ont beaucoup de succés aussi : presque toutes leurs séries sont traduites ! Comme quoi nous mangeons des grenouilles, mais savons apprécier les bons comics !
Sans compter que vous avez un panel d'auteurs dont vous pouvez être fiers et respectueux ! Je suis un grand fan d'artistes européens comme Moebius, François Boucq, Zoran Janjetov, Christian Rossi, Nicola Mari, Griffo, Fred Beltran, Bernet...
- Jolies références, en effet ! Je citais Warren Ellis auparavant. J'avais trouvé excellent "Ministry of Space", qui reste pour moi ton meilleur travail avec "The Filth". Dans tes dessins, on y ressent ton propre background militaire, non ?
Cela restera toujours en moi, c'est une part de ma personnalité. Au fond de moi, j'hésite sans cesse entre devenir le pire des cocos, ou un horrible fasciste. Je suis en constant revirement politique !

- Abordes-tu des travaux plus "mainstream" comme "Authority" ou "Fantastic Four" de la même façon que des oeuvres plus complexes à la "The Filth" ? Enfin, bref, quand est-ce-ce que tu nous dessines les X-Men, bon sang ? (rire)
En ce moment, je n'aurais absolument aucune envie de dessiner ces personnages. Comme je ne lisais pas ces comics étant gamin, je n'y ai pas d'attachement émotionnel. Mais bon, j'ai des enfants à nourrir, alors je devrais probablement y penser : c'est que ça paye sacrément bien ! (rire) En même temps, travailler sur une série uniquement pour l'argent n'est pas l'idéal, et mon ambition est de ne réaliser désormais que des projets que j'apprécie. En tout cas, c'est l'intention.
- La plupart des artistes écoutent de la musique en dessinant. Et toi, des groupes fétiches ?
Je n'arrive pas à travailler en musique. Je m'ennuie très vite à entendre les mêmes morceaux sans arrêt. Et ça me fait me sentir seul. Je préfère écouter des émissions parlées à la radio, au moins je peux prétendre que j'ai des amis avec moi dans la pièce. (rire)
- J'ai toujours voulu savoir : tu viens du pays qui a donné au monde Margaret Thatcher et... Benny Hill !!! Tu le vis comment ? (désolé pour celle-ci, j'aime VRAIMENT poser des questions stupides !)
J'éviterais de rentrer dans les clichés qui condamnent en bloc le reigne de Thatcher. Je ne suis pas un de ses partisans, c'est sûr, mais c'est un peu facile de se focaliser sur ses échecs en occulatant ses succés. Quant à Benny Hill... je ne sais pas quoi dire ! J'essaierais d'expliquer ça quand vous, les Français, m'expliqueraient votre fascination pour Jerry Lewis, ok ? (rire)
- Personnellement, j'ai toujours préféré Benny Hill à Jerry Lewis en fait. Sinon pour finir, un mot sur tes prochains projets ?
Oui, je travaille actuellement sur une nouvelle maxi-série Marvel qui revient sur un grand nombre de personnages Marvel/Timely du Golden Age. Après ça... je ne peux rien garantir, mais j'espère que ce sera un projet écrit par mes soins, en creator-owned, et immensément populaire ! Je peux toujours rêver.
- Merci Chris pour cette interview, et espérons que les anti-personnes n'empêcheront pas "The filth" de cartonner en France !
Pas de problème. Et merci pour cette opportunité de promouvoir mon travail !

Interview réalisée en mars 2007 par Aurélien G.
Retrouvez
les travaux de Chris Weston sur son site www.chrisweston.co.uk










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